Prescription sociale verte : Là où la guérison rencontre la nature

Par Ludovic Brunel, ND 26 avril 2026 9 min de lecture Read in English

Partout au Canada, les médecins de famille prescrivent un nouveau type d’ordonnance, et elle ne se présente pas dans un emballage-coque. Il peut s’agir plutôt d’une parcelle de jardin communautaire, d’une journée de bénévolat pour planter des arbres, ou d’une promenade hebdomadaire dans une forêt urbaine. Ce mouvement, appelé «prescription sociale verte», repense notre approche de la santé mentale et du bienêtre en reconnectant les gens à la nature qui les entoure.

À une époque où tant de Canadiens passent plus de 90 % de leur temps à l’intérieur[i], ce retour à la nature apparait à la fois révolutionnaire et d’une simplicité rafraichissante. Si cela peut sembler poétique et probablement inefficace, les bienfaits de l’air frais et de la lumière du soleil gagnent en popularité grâce à de nouvelles études scientifiques démontrant que l’interaction encadrée avec la nature peut être cliniquement efficace, rivalisant avec les psychothérapies traditionnelles comme la thérapie cognitivo-comportementale (TCC).

La nature se joint au plan de traitement

La prescription sociale verte oriente les patients vers les services communautaires et les interventions non médicales lorsqu’ils sont confrontés à des problèmes tels que la solitude, une dépression légère, ou un stress chronique. Ce modèle a été officiellement intégré aux systèmes de soins primaires, notamment au Service national de santé de l’Angleterre[ii]. Plutôt que de prescrire immédiatement des médicaments ou d’orienter les patients vers une thérapie, les praticiens de soins de santé peuvent suggérer des activités structurées en lien avec la nature, comme des groupes de jardinage, des projets de conservation, ou des programmes de «fermes solidaires» où les patients cultivent des légumes et prennent soin des animaux ensemble.

Mettre les patients en contact avec des espaces verts est une approche complémentaire de la santé — nous traitons les causes profondes des problèmes de santé mentale, et non seulement les symptômes.

La science derrière le sol

Jusqu’à récemment, les bienfaits thérapeutiques du temps passé en plein air étaient en grande partie anecdotiques, mais une étude menée par le psychologue Paul Coventry (Université de York) fournit une validation scientifique solide que l’activité en pleine nature n’est pas simplement un passetemps agréable; elle peut être cliniquement aussi efficace que la TCC à court terme pour l’anxiété et la dépression[iii].

Les participants ayant pris part à des activités vertes structurées, notamment l’hortithérapie et le jardinage thérapeutique, ont rapporté une amélioration comparable de leur humeur, une réduction de leur anxiété, et une satisfaction de vie accrue après 12 semaines, par rapport aux participants inscrits à des programmes de TCC classiques. Les suivis ont révélé des bienfaits durables plusieurs mois après la fin des programmes, suggérant que cultiver un lien avec la nature constitue un facteur de protection durable contre les rechutes.

Ces résultats s’appuient sur des recherches antérieures marquantes. Une méta-analyse a démontré que l’exposition à la nature améliore significativement l’humeur et la mémoire de travail[iv]. De même, une autre étude a constaté qu’une promenade de 90 minutes en pleine nature réduisait la rumination et l’activité neuronale dans le cortex préfrontal, une région du cerveau associée à la dépression[v]. La théorie de la récupération après un stress d’Ulrich et la théorie de la restauration de l’attention de Kaplan et Kaplan expliquent plus en détail comment les environnements naturels diminuent le stress physiologique et reconstituent les ressources cognitives épuisées[vi],[vii].

Sur le plan physiologique, l’exposition aux espaces verts est associée à une réduction du taux de cortisol[viii], à une amélioration du fonctionnement du système immunitaire[ix], et à une diminution de l’activation du système nerveux sympathique. Comme l’a observé l’équipe de Coventry, «le fait de prendre soin du vivant réintroduit un sens à la vie et une pleine conscience dans une psyché moderne déconnectée».

Le fossé naturel grandissant au Canada

L’écologiste David Suzuki a un jour décrit la vie urbaine moderne comme une «grande expérience». Ces recherches sur l’importance de passer du temps dans la nature ont des implications profondes pour la population canadienne, de plus en plus urbanisée. Plus de 80 % des Canadiens vivent aujourd’hui dans des centres urbains[x], où l’accès à des espaces verts significatifs est souvent limité. De nombreux citadins souffrent de ce que certains chercheurs appellent une «privation de nature», associée au stress, à la fatigue cognitive, et au détachement émotionnel[xi]. Chaque heure passée sous la lumière artificielle des DEL plutôt que sous le ciel étoilé perturbe subtilement notre harmonie biologique avec les rythmes naturels. Des études épidémiologiques suggèrent que les personnes vivant dans des quartiers plus verts présentent des niveaux de dépression et d’anxiété plus faibles[xii],[xiii].

La prescription sociale verte ne vise pas à éloigner les gens des espaces naturels vierges; elle les aide plutôt à se réapproprier la nature qui les entoure. Un simple carré potager surélevé dans un jardin partagé, un club de jardinage à l’heure du diner, ou une initiative de restauration d’un parc peuvent constituer ce chainon manquant.

Dans le quartier Downtown Eastside de Vancouver, des programmes pilotes de jardins partagés ont montré une amélioration prometteuse en matière de bienêtre et de cohésion sociale des participants. Des initiatives similaires menées partout au Canada corroborent les conclusions internationales selon lesquelles les programmes verts communautaires renforcent les liens sociaux tout en réduisant les symptômes dépressifs[xiv].

Le lien par la nature

L’un des atouts subtils de la prescription sociale par l’écologie réside dans sa dimension sociale. Contrairement à l’exercice physique solitaire ou aux applications de pleine conscience numériques, la plupart des activités d’écothérapie se déroulent en groupe. Le travail partagé, qu’il s’agisse de planter des bulbes ou de composter, génère ce que les sociologues appellent l’efficacité collective.

Pour les personnes souffrant de dépression ou d’anxiété, ces interactions bienveillantes et sans pression peuvent lutter contre l’isolement. Une étude a constaté que des relations sociales solides augmentent les chances de survie de 50 %, soulignant ainsi l’impact profond du sentiment d’appartenance sociale sur la santé[xv]. La prescription écologique associe de manière unique l’exposition à l’environnement et l’engagement relationnel, constituant une double intervention efficace.

Implémentation de la structure

Au Canada, l’infrastructure nécessaire à la prescription sociale environnementale se met discrètement en place. Les municipalités canadiennes de Vancouver, Calgary, Montréal, et Halifax étudient des partenariats entre les réseaux de soins primaires et les services des parcs.

Des défis subsistent néanmoins. Un financement durable, des filières d’orientation standardisées, et des protocoles de mesure des résultats uniformes sont indispensables avant que la prescription de produits naturels puisse se généraliser à l’échelle nationale. Il est important de souligner que ces prescriptions doivent compléter, et non remplacer, les traitements médicaux ou les médicaments prescrits par un praticien de soins de santé lorsque cela est cliniquement indiqué.

La force du lieu

En simplifiant le discours, la prescription sociale verte vise avant tout à renouer le lien avec notre environnement. Elle nous invite à considérer ce dernier non comme un simple décor passif, mais comme un acteur actif de notre bienêtre. Le jardin potager devient alors une métaphore du processus thérapeutique lui-même : une croissance nourrie par le soin, l’attention, et la patience.

En réintroduisant les patients au contact de la terre, des saisons et de la richesse sensorielle, les praticiens de soins de santé sèment peut-être les graines d’un changement culturel, passant de consommateurs de santé à cocréateurs de celle-ci.

Alors, la prochaine fois que votre médecin vous demandera comment vous gérez votre humeur ou votre stress, ne soyez pas surpris si vous repartez de la clinique non pas avec une ordonnance, mais avec un sachet de graines et des indications pour trouver le jardin communautaire le plus proche.

Après tout, votre prochaine recharge pourrait bien fleurir dans un potager.

Ludovic Brunel, ND

Ludovic Brunel a plus de 15 ans d’expérience en tant que naturopathe et pratique à Calgary. Son approche a toujours été d’améliorer la santé de ses patients en s’appuyant sur les meilleures recherches disponibles.

setonwellness.com


 


Références

[i]         Gouvernement du Canada. La pollution atmosphérique et la qualité de l’air au Canada. Mis à jour le 20240604. https://www.canada.ca/fr/services/environnement/meteo/qualiteair/pollution-atmospherique-qualite-air-canada-donnees.html

[ii]        NHS England. «Social prescribing.» [Aucune date indiquée.] https://www.england.nhs.uk/personalisedcare/social-prescribing/

[iii]        [Anonyme.] «Nature-based activity is effective therapy for anxiety and depression, study shows.» University of York. 20250416. https://www.york.ac.uk/news-and-events/news/2025/research/nature-based-activity-therapy-anxiety-depression/

[iv]       M.G. Berman, J. Jonides, et S. Kaplan. «The cognitive benefits of interacting with nature.» Psychological Science, Vol. 19,  12 (2015): 1207–1212.

[v]        G.N. Bratman, J.P. Hamilton, et G.C. Daily. «The impacts of nature experience on human cognitive function and mental health.» Annals of the New York Academy of Sciences, Vol. 112, Nº 28 (2015): 8567–8572.

[vi]       R.S. Ulrich. «View through a window may influence recovery from surgery.» Science, Vol. 224, Nº 4647 (1984): 420–421.

[vii]       R. Kaplan and S. Kaplan. The Experience of Nature: A Psychological Perspective. Cambridge, Cambridge University Press, 1989, xii + 340 p., ISBN 0521341396, ISBN 0521349392 (livre broché).

[viii]      B.J. Park, et autres. «The physiological effects of Shinrin-yoku (taking in the forest atmosphere or forest bathing): Evidence from field experiments in 24 forests across Japan.» Environmental Health and Preventive Medicine 15, no. 1 (2010): 18–26.

[ix]       Q. Li. «Effect of forest bathing trips on human immune function.» Environmental Health and Preventive Medicine 15, no. 1 (2010): 9–17.

[x]        Gouvernement du Canada, op. cit.

[xi]       R. Louv. Last Child in the Woods: Saving Our Children from Nature-Deficit Disorder. Chapel Hill, Algonquin Books, 2008, 390 p., ISBN 9781565126053.

[xii]       J. Maas, et autres. «Morbidity is related to a green living environment.» Journal of Epidemiology and Community Health, Vol. 63, Nº 12 (2009): 967–973.

[xiii]      M.P. White, et autres. «Spending at least 120 minutes a week in nature is associated with good health and wellbeing.» Scientific Reports, Vol. 9, Nº 1 (2019): 7730.

[xiv]      World Health Organization. Urban green spaces and health: A review of evidence. Copenhagen: WHO Regional Office for Europe, 2016, 91 p., WHO/EURO:2016-3352-43111-60341. Disponible dans https://iris.who.int/server/api/core/bitstreams/74006ead-650d-4fca-815a-f1ff53c1eea1/content

[xv]      J. HoltLunstad, T.B. Smith, et J.B. Layton. «Social relationships and mortality risk: A meta-analytic review.» PLoS Medicine, Vol. 7, Nº 7 (2010): e1000316.

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