Vieillir en santé : Oxymore ou opportunité ? Partie 3

Par Dale Drewery 26 avril 2026 9 min de lecture Read in English

Dans «Vieillir en santé», parties I et II (Fleurir, automne 2025 et hiver 2026), nous avons exploré l’effet du vieillissement sur nos systèmes musculaire, squelettique, cardiovasculaire, digestif, endocrinien, et immunitaire, ainsi que sur notre métabolisme. Nous avons également examiné comment le vieillissement affecte la cognition, une fonction majeure du système nerveux central.

Dans ce numéro, nous allons explorer les effets du vieillissement sur notre système nerveux périphérique et sur les sens particuliers qui nous relient au monde qui nous entoure.

Soyons réalistes : à moins d’avoir moins de 50 ans, votre vue, votre ouïe, votre odorat, et votre gout ne sont probablement plus aussi performants qu’avant. Si l’impact du vieillissement sur la vue et l’ouïe est souvent évoqué, j’aimerais commencer par l’odorat. C’est en partie parce qu’il est considéré comme le plus ancien de nos sens, mais aussi parce que c’est le seul sens qui, littéralement, me fait défaut.

Quand j’étais enfant, j’étais persuadée que l’odorat était une invention de mes frères pour me tourmenter (un psychologue s’en donnerait à cœur joie, je le sais). Pour découvrir la vérité, je prenais régulièrement chacun de mes frères et sœurs à part et leur demandais de me décrire une odeur. Leurs réponses étaient étonnamment similaires. C’est alors que j’ai compris que l’odorat existait bel et bien! Et apparemment, je n’en avais pas, une condition appelée anosmie, comme je l’ai appris plus tard…

Odorat

On a longtemps cru que l’être humain pouvait détecter 10000 odeurs différentes, mais en réalité, la plupart des gens — anosmiques exceptés — peuvent distinguer au moins un billion d’odeurs (1000000000000). Nous les détectons en inhalant l’air qui contient des molécules odorantes qui se fixent ensuite sur des récepteurs du nez, lesquels envoient des messages au cerveau. Ce processus essentiel nous permet de trouver de la nourriture et d’assurer notre sécurité, et il nous aide à établir et à maintenir des relations sociales et des liens affectifs.

C’est pourquoi une diminution importante de l’odorat peut avoir des conséquences majeures pour plus de 50 % des personnes âgées de 65 ans et plus qui en souffrent. Les personnes ayant perdu l’odorat sont non seulement plus susceptibles de développer de l’anxiété et une dépression, mais elles sont également moins aptes à identifier les odeurs dangereuses, notamment les produits chimiques nocifs, les fuites de gaz, la fumée, et les aliments avariés.

La perte d’odorat liée à l’âge, appelée presbyosmie, semble résulter de plusieurs facteurs, notamment le déclin progressif des neurones olfactifs, les modifications de la muqueuse nasale, les altérations du mucus qui transporte les molécules odorantes, et la diminution du traitement neuronal des signaux olfactifs dans le cerveau. Il est certain que certains médicaments — comme les antibiotiques; les hypolipémiants; et les médicaments pour le cœur, la thyroïde, et la tension artérielle — peuvent également altérer ce précieux sens.

Alors, comment pouvez-vous contribuer à préserver votre odorat? Parlez-en à votre praticien de soins de santé; si vous fumez, faites de votre mieux pour arrêter; et protégez-vous à la maison en achetant des détecteurs de fumée et de gaz et en appliquant la règle «en cas de doute, jetez» lors du nettoyage du réfrigérateur.

À quel moment nos sens commencent-ils à changer?

Le vieillissement n’entraine pas la disparition de nos sens du jour au lendemain. La plupart commencent à se modifier progressivement, souvent des décennies avant que nous ne nous en apercevions.

Gout

Les adultes ont environ 10000 papilles gustatives, principalement situées sur la langue. Chaque petite protubérance abrite des cellules spécialisées qui permettent de détecter les différentes saveurs des aliments que nous consommons : sucré, acide, salé, amer, et umami. Une grande partie de ce que nous percevons comme le gout est en réalité une question d’odorat. Il n’est donc pas surprenant que, tout comme notre odorat, notre gout s’affaiblisse avec l’âge. Au fil du temps, la sensibilité gustative peut diminuer car les cellules réceptrices du gout se renouvèlent plus lentement, la production de salive diminue, et la transmission nerveuse devient moins efficace. De plus, plusieurs médicaments d’ordonnance qui affectent notre odorat ont également un impact sur le gout.

Pour de nombreuses personnes âgées, les premières saveurs à s’altérer sont le sucré et le salé, et le réflexe naturel est d’ajouter davantage de sucre et de sel à leurs aliments. Si cela peut rendre les plats plus appétissants, cela peut aussi contribuer à des problèmes de santé à long terme en augmentant la glycémie et la tension artérielle, et en favorisant la prise de poids. Il est donc préférable d’assaisonner vos plats avec du piment ou de la moutarde, des oignons, de l’ail, du gingembre, du jus de citron ou de lime, et des herbes fraiches.

Bien qu’une diminution progressive de l’odorat et du gout soit naturelle avec l’âge, cette perte peut aussi être liée à des carences en certains micronutriments essentiels, notamment le zinc et la vitamine B, qui jouent un rôle important dans les fonctions nerveuses et sensorielles. On les trouve dans les fruits de mer et les poissons, les viandes et volailles, les produits laitiers, les légumineuses, et certains aliments enrichis. Une perte soudaine de l’odorat ou du gout peut survenir lors d’infections virales, y compris la COVID19, ou, dans certains cas, révéler une affection médicale ou neurologique sous-jacente. Toute personne présentant des changements brusques devrait consulter un praticien de soins de santé.

Vue

On dit que la baisse de la vue avec l’âge est un mécanisme de défense naturel afin de vous protéger du choc lorsque vous passez devant un miroir. En réalité, la perte de vision est due à une modification de la structure de l’œil. Dès l’âge de 50 ans environ, la plupart d’entre nous constatons un ralentissement de la mise au point, notamment pour la lecture ou la vision de près. Ce phénomène courant, appelé presbytie, est principalement dû à la rigidification progressive du cristallin, qui devient moins apte à adapter sa forme à la vision de près.

À 60 ans, nos pupilles peuvent avoir diminué d’un tiers par rapport à leur taille à 20 ans, et notre champ de vision se réduit. Nos yeux peuvent devenir plus opaques et jaunâtres, signes d’une dégradation des protéines du cristallin et de l’apparition de la cataracte. Des corps flottants, de petites fibres de collagène provenant du gel qui remplit l’œil, peuvent obscurcir notre vision, et la sècheresse oculaire, fréquente chez les personnes âgées, peut provoquer une inflammation et une cicatrisation de la cornée si elle n’est pas traitée.

Si tout cela vous parait un peu sombre, il y a de l’espoir. Détectées précocement, plusieurs maladies oculaires graves, telles que le glaucome, la dégénérescence maculaire, la rétinopathie diabétique, et le décollement de la rétine, peuvent être traitées efficacement.

Vous pouvez également prévenir les problèmes oculaires mineurs en programmant des examens réguliers chez votre optométriste et en consultant votre praticien de soins de santé pour vous assurer que votre alimentation contient suffisamment de vitamines A, C, et E ainsi que de lutéine.

Ouïe

La déficience auditive touche davantage les personnes âgées que toute autre affection chronique. En effet, près d’un tiers à la moitié des adultes âgés souffrent d’une perte auditive suffisamment grave pour nuire à leur capacité de communiquer et d’entretenir des relations avec autrui.

Les causes de la presbyacousie (déficience auditive liée à l’âge) peuvent inclure l’usure normale des cellules ciliées et nerveuses de l’oreille interne, une diminution de l’élasticité du tympan, une exposition antérieure à des bruits forts, ou un traumatisme crânien ou auditif. Les sons aigus, comme les voix d’enfants et le chant des oiseaux, sont souvent les premiers à disparaitre. Avec le temps, les consonnes telles que s, z, t, f, et g deviennent plus difficiles à distinguer et les mots semblent indistincts. La conversation peut devenir de plus en plus difficile, surtout en présence de bruit ambiant.

Une perte auditive non traitée peut contraindre le cerveau à un effort accru et, à terme, saturer les réseaux neuronaux normalement impliqués dans la pensée et la mémoire. Ce phénomène, appelé surcharge cognitive, peut contribuer au déclin cognitif global et augmenter le risque de développer une démence. La difficulté à entendre et à comprendre les conversations peut également engendrer un isolement social, lequel conduit à une diminution de la stimulation sensorielle et à une atrophie des zones cérébrales traitant les sons.

Bien que la perte auditive liée à l’âge soit souvent irréversible, les appareils auditifs ont considérablement évolué depuis l’invention du cornet acoustique au dix-septième siècle; pensez donc à vous faire appareiller. Si vous souffrez d’acouphènes, souvent associés à une perte auditive et caractérisés par un son fort et persistant dans les oreilles, parlez-en à votre médecin afin de trouver la meilleure solution.

Toucher/Équilibre

Alors, quelle place le toucher occupe-t-il dans notre parcours sensoriel? Contrairement à la vision ou à l’ouïe, il n’est pas limité à un seul organe. Des terminaisons nerveuses spécialisées dans la peau, les muscles, les articulations, et les tissus conjonctifs détectent la pression, les vibrations, la température, la douleur, et les mouvements, informant constamment le cerveau de notre environnement et de la position de notre corps.

Avec l’âge, ce système devient moins sensible. La densité des récepteurs cutanés diminue, la conduction nerveuse ralentit, et la circulation sanguine vers les nerfs périphériques peut diminuer. Le toucher léger, les variations de température, et les vibrations, en particulier au niveau des pieds, peuvent devenir plus difficiles à percevoir. Parallèlement, la proprioception, notre perception interne de la position de notre corps, devient moins précise. Ensemble, ces changements peuvent affecter la coordination et l’équilibre, ce qui explique en partie pourquoi les chutes sont plus fréquentes chez les personnes âgées.

Le toucher joue aussi un rôle émotif important. Le contact physique, comme une poignée de main, une étreinte, une main rassurante, active des voies liées à l’attachement et à la régulation du stress. Une diminution des stimulations sensorielles et du contact social peut contribuer à un sentiment d’isolement. La bonne nouvelle, c’est que ce système réagit à l’utilisation. L’activité physique régulière, les exercices d’équilibre, le port de chaussures adaptées, et des relations humaines enrichissantes contribuent à préserver la conscience sensorielle et la stabilité. Le toucher, bien que discret, nous ancre profondément dans le présent, tant physiquement qu’émotionnellement.

Nos sens peuvent évoluer avec le temps, mais ils disparaissent rarement. Ils évoluent, tout comme nous. En restant attentifs, proactifs, et en sollicitant du soutien au besoin, nous préservons non seulement nos capacités, mais aussi nos liens avec les autres, nos souvenirs, et le monde qui nous entoure.

Bien vieillir n’est pas un oxymore. C’est une invitation à rester curieux, adaptable, et pleinement vivant.

Dale Drewery

Dale Drewery est coauteure de BioDiet: The Scientifically Proven, Ketogenic Way to Lose Weight and Improve Your Health. Journaliste et écrivaine primée, elle s’intéresse de près à la science et à la santé humaine.

biodiet.org

Pour en savoir plus

Doty, R.L., et V. Kamath. «The influences of age on olfaction: A review.» Frontiers in Psychology, Vol. 5 (2014): 20.

Bromley, S.M. «Smell and taste disorders: A primary care approach.» American Family Physician, Vol. 61, Nº 2 (2000): 427–436.

Mrowicka, M., et autres. «Lutein and zeaxanthin and their roles in age-related macular degeneration—Neurodegenerative disease.» Nutrients, Vol. 14, Nº 4 (2022): 827.

Livingston, G., et autres. «Dementia prevention, intervention, and care: 2020 report of the Lancet Commission.» The Lancet, Vol. 396, Nº 10248 (2020): 413–446.

Marchi, G., et autres. «Cobalamin deficiency in the elderly.» Internal and Emergency Medicine, Vol. 12, Nº 1 (2020): e2020043.

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